mercredi 2 mai 2012

Nouvelle courte : La Mangaka française


Je l’ai tué parce qu’il me battait. En attendant mon jugement, j’ai été écrouée dans une prison pour femmes. Les autres détenues étaient dures. Le temps était lent. Alors je me suis mise à dessiner pour m’évader. J’étais prof de dessin. Il y avait plein de mangas à la bibliothèque de la prison. C’est comme ça que j’ai démarré.

Dessiner des mangas que personne ne lit, à quoi bon ? C’est pourquoi j’ai passé mes créations à mes codétenues. Leur enthousiasme m’encouragea. Elles sont devenues plus douces. Mes histoires s’inspiraient des grands classiques japonais : de l’action violente stylisée saupoudrée d’humour, de beaucoup d’humour car j’avais besoin de rire et de faire rire. Les personnages devaient se montrer attachants, les péripéties haletantes, et surtout les bonnes idées recyclées sans cesse et sans vergogne. C’était la recette éprouvée de mes maîtres japonais. J’ajoutai ma touche personnelle : un peu de romantisme dans ce monde manga de brutes.

J’ai eu le temps de m’entraîner, de peaufiner mon art : trois ans de préventive avant le jugement. J’ai envoyé mes planches à des éditeurs. Glénat, le plus prestigieux éditeur de mangas en langue française, m’a acceptée juste quand je passais aux assises. La justice est lente comme le temps en détention. Heureusement pour moi, elle est clémente envers les femmes, peut-être parce que les juges sont souvent des femmes. Je fus acquittée. Glénat me publia. Le succès fut immense. On saluait en moi la Toriyama française, la nouvelle Takahashi.

De toute part, on me pressait de poursuivre mon œuvre. Hélas, il y avait trop de distractions en liberté. Je n’arrivais pas à me concentrer. Page blanche. Ma vie sans création devint insipide. Je me mis à penser à la prison avec nostalgie. Je décidai d’y retourner. Je défrayai la chronique de mes frasques, comme tant de stars perturbées. Mais on refusa de m’enfermer. En désespoir de cause, je cherchai même un amant à tuer. Sans succès. Alors je me suis enfermée chez moi. L’inspiration revint à ce prix.

Je ne peux plus sortir maintenant. C’est la rançon de ma créativité. Les blouses blanches ont diagnostiqué un cas sévère d’agoraphobie. Ces pauvres psys sont jaloux de ma gloire. Ils ne comprennent pas le fardeau de mon génie artistique.

Le salon dans lequel je dessine mes mangas est devenu trop vaste. Il fait fuir mon inspiration. C’est décidé : demain je m’installe dans la salle de bain.

  

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