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vendredi 22 novembre 2013

Lordius gagne un concours de nouvelles


Il s’agit du concours de nouvelles baptisé « Écrire pour Châtel » 2013 organisé par la médiathèque de Châtelaillon-Plage cet été.

Le thème demandé était la conquête de l’Ouest.

Le premier paragraphe était imposé :

Saviez-vous que les arbres parlent ? Ils le font pourtant ! Ils se parlent entre eux et vous parleront si vous écoutez. L'ennui avec les Blancs, c'est qu'ils n'écoutent pas ! Ils n'ont jamais écouté les Indiens, aussi je suppose qu'ils n'écouteront pas non plus les autres voix de la nature.

Et enfin, le texte devait compter 1500 mots, à 10 % près. Curieusement, c’est cette troisième contrainte qui m’a donné le plus de mal.

Nous étions 54 participants.

J’ai écrit : Viandard !

mercredi 24 juillet 2013

Mathilde la notable


Depuis le vol de son portefeuille, rien n’allait plus comme avant pour Mathilde. Cela s’était passé à l’heure de pointe dans le métro du soir ; comme toujours elle avait quitté le siège de la société la dernière. Sur le moment, elle ne s’était aperçue de rien. (…) Après seulement, elle s’était rendu compte.

(…) Plus de goût à rien, Mathilde. Dans son appartement de la rue du Louvres, au premier étage, certains soirs, elle n’allumait pas…

 
J’ai imaginé la suite de ce texte de François Nourissier :

 
Certains matins, elle ne se levait pas… Elle ne quittait plus le siège de la société la dernière. Oh non, c’était bien fini. Cette société qu’elle avait bâtie de ses mains, ou plutôt par l’opération de son esprit sain, son temps précieux, sa sueur énergique, ses relations particulières, tout son être, bref son bébé, elle le négligeait pour la première fois.

Comment une bâtisseuse d’empire de sa trempe avait pu être à ce point dévastée par le simple vol d’un portefeuille ? Voilà certainement ce que vous vous demandez, lecteur. Une longue enquête a permis de reconstituer l’enchainement dramatique des faits. Car Mathilde la notable, en somme, n’était pas la femme qu’elle paraissait.

D’abord, dans ce portefeuille, il y avait des photos compromettantes de son amant. Or son mari les reçut par la poste quelques jours plus tard et demanda le divorce pour faute.

Ensuite, dans ce portefeuille, il y avait des numéros de compte en Suisse, où en bon chef d’entreprise, elle planquait son magot. Or le fisc les reçut par la poste quelques jours plus tard. Alors contrôle fiscal et mise à l'index. Que l’opprobre est sale !

De plus, dans ce portefeuille, il y avait des contacts avec la pègre, celle qui l’avait aidée à démarrer sa société. Or la justice, eh oui, pareil, lettre anonyme. Alors garde à vue, mise en examen et tout ce qu’elle pouvait dire, eh bien, non, valait bien qu’elle la boucle et laisse jacasser son baveux.

Et enfin, dans ce portefeuille, il y a avait la lettre compromettante d’un politicien. Elle le faisait chanter, la Mathilde interlope. Or, tenez-vous bien lecteur, aucun organisme n’a reçu cette lettre par courrier anonyme.

 
 

 

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mercredi 3 juillet 2013

Les squatteurs


Ce matin, il m’est arrivé un truc délirant.

Je vais faire mes courses comme d’hab. Quand je reviens, impossible de rentrer, dis donc ! La clé n’ouvrait pas la serrure.

Ça m’est déjà arrivé, mais uniquement quand je suis pris de boisson. Là pourtant, je suis à jeun. Alors je me dis : ça doit être ça qui cloche, je suis pas dans mon état normal. Je sors donc du panier à provisions la bouteille de pastis que je viens d’acheter et j’en siffle la moitié au goulot. Le calibre 45 %, ça vous réveille son homme !

Avec une énergie renouvelée, j’empoigne la clé et je trifouille la serrure. Mais nom d’une pipe z’en bois, rien à faire !

Je reprends une rasade de pastaga pour me calmer les nerfs et réfléchir. Car l’alcool désinhibe et stimule l’imagination. Je laisse venir à moi les idées, les souvenirs. Bien sûr ! L’autre jour, j’ai vu une émission sur les squatteurs. Ils entrent dans une maison vide, changent la serrure en un clin d’œil et les voilà chez eux. Après, pour les déloger, c’est toute une galère. Ah les enfoirés ! Dans le reportage, ils disaient que le plus simple, c’est de les expulser manu militari, parce que la loi, vous comprenez, patati, patata…

Alors en avant ! Je finis la bouteille et l’empoigne par le goulot. Ça va péter ! que je hurle pour me donner du courage. J’entends une voix d’homme derrière la porte. Cet empaffé de squatteur me nargue ! Je l’insulte copieusement et tambourine à la porte. Il ouvre pas, le fumier.

Il se la joue guerre de position ? OK ! Je donne l’assaut du camp retranché. Ni une ni deux, j’avise une meurtrière et je la défonce d’un grand coup de pied. Erreur tactique de l’ennemi qui n’a pas fermé les volets. La fenêtre vole en éclat. Ça y est ! Je suis dans la place. Un homme dans le salon. Il se sauve. Il va chercher du renfort. Pas question ! Profitons de la déroute des troupes ennemies pour les écraser. Tel le maréchal Murat à la tête de la cavalerie de Napoléon, je course le squatteur en hurlant, bouteille au clair. Lui aussi hurle. Paf ! Un bon coup de bouteille sur la tête ramène le calme sur le champ de bataille. L’ennemi gît à mes pieds. Tiens, il ressemble au voisin.


 

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mercredi 12 juin 2013

Nouvelle courte : Le chat du cimetière


Enfin ! Il entendit et sentit la taupe s’approcher. Sa patience allait être récompensée : cela faisait un bon moment qu’il se tenait à l’affût devant le petit trou, à proximité de l’allée principale. Hélas ! Un bruit familier mais effrayant quand même le fit déguerpir. Un gros véhicule suivi de deux bipèdes arrivait. Ils n’étaient pas vraiment dangereux, mais malgré tout leur gigantisme l’effrayait.

Le fossoyeur l’avait installé dans ce cimetière communal pour lutter contre les mulots qui pullulaient et les taupes qui creusaient entre les tombes. Aussi il ne le nourrissait jamais et interdisait aux visiteurs de le faire. Le chat se sentait bien sur son territoire. Il avait trois grandes préoccupations dans sa vie. Dormir : un vrai bonheur, dans cet endroit calme, malgré les bruits lointains des voitures. Manger : les taupes étaient difficiles à attraper, mais il chassait aussi les mulots et les petits oiseaux, parfois une friandise, un lézard. Même un écureuil une fois. Le chat adorait les arbres du cimetière.

Il subsistait cependant un point noir concernant sa troisième fonction vitale. La solitude. Les géants ne l’intéressaient pas : ils ne le nourrissaient pas et gâchaient sa chasse. Ses congénères ne lui manquaient pas : le chat est un animal individualiste. Par contre, il aurait aimé forniquer. Il n’osait pas sortir du cimetière par crainte des voitures. Et puis il devait défendre son territoire.

La grand-mère pleurait en suivant le corbillard. Son petit-fils marchait à ses côtés en tenant un chat dans ses bras.

— J’aime pas te voir si triste, mamie. Regarde, j’ai amené Chipie pour te consoler. Elle a beaucoup gigoté au début, mais elle s’est calmée en arrivant au cimetière : elle partage ton chagrin.

— Laisse-la donc gambader.

L’enfant déposa le bel animal à terre ; Chipie s’éloigna aussitôt entre les tombes.

— Elle rend visite aux morts, dit-il. Un chat, c’est mieux que des fleurs pour leur tenir compagnie. Oh, regarde ! Un autre chat est en train de grimper sur Chipie. Mais pourquoi tu pleures plus ?

— Parce que le désir est l’antidote de la mort.
 

© Lordius 2013


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mercredi 22 mai 2013

Le stress de l’or, une nouvelle courte signée Lordius


La bijoutière s’apprêtait à fermer quand l’homme entra brusquement, essoufflé, le visage rouge. Il avait auparavant jeté un œil à gauche et droite comme pour s’assurer que personne ne le voyait entrer. La femme crut à une attaque. Tant de bijouteries se faisaient dévaliser depuis la flambée du cours de l’or. C’était bon pour les affaires, certes, mais la peur lui dévorait les entrailles et lui volait le sommeil. Sa vie valait plus que quelques bijoux.

— Bonsoir, prononça-t-elle d’un ton aussi assuré que possible.

Pour toute réponse, il la dévisagea, les yeux fous. Il portait un bonnet et des lunettes de soleil malgré la nuit. Dans la petite boutique, son odeur de sueur et de stress empestait. La vendeuse grimaça, anticipant l’arme à feu qu’il allait sortir dans un instant.

— Je veux une bague, lâcha-t-il. Une pierre semi-précieuse.

— Quelle pierre souhaitez-vous ? demanda-t-elle en se détendant un peu. Jade ? Œil de tigre ?

— Je sais pas. Pour une femme.

— Quelle couleur, alors ?

— Je sais pas. Dépêchons-nous !

Il tremblait. Vraiment pas un client ordinaire.

— Eh bien, quelle couleur porte-t-elle d’habitude ?

— Noir. Comme ses yeux. Comme son âme.

— Et quel type de vêtement met-elle ?

— Ben, jupes, pantalons, comme tout le monde, quoi !

— Mais quelle étoffe ?

— C’est pas bientôt fini, cet interrogatoire ? On se croirait chez les flics ! aboya l’homme en mettant la main dans sa poche.

La bijoutière soupira imperceptiblement et s’approcha du bouton d’alarme, l’air de réfléchir.

— Une obsidienne, peut-être ?

— Oui, oui…

Elle reprit le contrôle et sa respiration et lui montra les bagues en vitrine. Il souleva ses lunettes de soleil pour lire les prix et en désigna une.

— Permettez-moi une dernière question : c’est pour une occasion particulière ?

— Oui, oui… J’ai quelque chose à me faire pardonner.

Tandis qu’il remettait ses lunettes, elle aperçut des taches de sang sur la manche de la veste.

— Mon Dieu ! Vous l’avez battue ?

— Oh non ! Je l’aime trop. J’ai fait pire. Elle va être furieuse de mon échec : j’ai pas eu le courage de tuer son mari, il n’est que blessé.

 

 

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mardi 30 avril 2013

Un pastiche du Nouveau Roman


Le Nouveau Roman est un genre littéraire apparu dans les années 1950. Certains de ses représentants emblématiques affectionnaient un style particulier qui abusait de compléments circonstanciels de lieu, adjectifs qualificatifs, comparatifs, et précisions inutiles. Autre originalité, le narrateur à la deuxième personne du pluriel.

 
Vous êtes dans le train. Vous ouvrez la porte de votre compartiment. Vous faites trois pas et vous pivotez vers la gauche pour lire les numéros de place. À votre droite, la vitre. Le paysage qui défile, vous vous en battez les flancs, au sens figuré s’entend, parce qu’au sens propre, vos bras sont encombrés de bagages, une lourde valise marron dans chaque main. À votre gauche, un homme assis déborde de sa place. Il est plus gros que vous, doux euphémisme. Énorme, adipeux, ventripotent, joufflu, rond, obèse, fessu ô combien.

Chacune de ses fesses occupe une place. Vous posez la valise tenue par votre main droite, (vous êtes droitier) puis vous lisez et relisez votre billet : place 052, c’est ce qui est inscrit, hélas, autant de fois hélas que vous relisez, sur la plaque grise rayée par l’usage et bordée de noir, au-dessus de votre place, au-dessus de la cuisse gauche monstrueuse de ce voisin à l’appétit féroce. Il fait assurément partie du 1 % des obèses pathologiques qui ont le gène de l’appétit détraqué.

Un énorme paquet de bonbons repose sur sa cuisse droite. Au rythme d’un toutes les cinq secondes, un tempo aussi envoutant que celui de la musique techno pourtant plus frénétique, il les engloutit de sa main gauche, boudinée et rose. Les bonbons sont verts, mais moins que vous qui ne savez plus où vous mettre.

 
 
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mercredi 27 mars 2013

La Cause Littéraire


La Cause Littéraire est un des sites web littéraires les plus importants en langue française. Sa devise : Servir la littérature. Pour mener à bien cette noble mission, elle dispose d’une panoplie complète de rubriques dans lesquelles sont ventilés les articles : Livres, Chroniques, Écritures, Dossiers. La rubrique Rédacteurs, quant à elle, présente les contributeurs.

La Cause Littéraire est animée par une équipe dynamique de passionnés des lettres : journalistes, écrivains, professeurs… Avec l’aide de nombreux rédacteurs venus d’horizons différents, cette équipe met en ligne en moyenne plus de 25 articles par semaine ! C’est ce qui s’appelle diffuser de l’information en continu. Elle dispose d’un service de presse étendu auprès de nombreux éditeurs.

Vous souhaitez un avis sur le dernier roman de tel auteur ? Rubrique Livres !

Vous voulez sortir des sentiers battus ? Découvrir un joyau avant tout le monde ? Rubrique Livres aussi !

Un article de fond concernant la littérature, le langage, l’art ? Rubrique Chroniques !

Envie de lire une nouvelle, un récit, un poème ? Faim de fiction ? Rubrique Écritures !

Vous voulez approfondir un sujet ? Consulter un entretien avec un auteur ? Rubrique Dossiers !

Il est possible de s’aventurer pendant de longues heures hebdomadaires sur ce site à la pointe de l’actualité littéraire, combinant qualité et quantité.



dimanche 10 mars 2013

La Main Enchantée publie une nouvelle de Lordius !


C’est décidément la semaine des publications.

Il s’agit cette fois de « Scène de chasse préhistorique », un court pastiche des romans préhistoriques de J.-H. Rosny Ainé, le plus grand auteur du genre à mes yeux. Ses trois meilleurs romans préhistoriques sont La Guerre du feu, Le Félin géant et Helgvor du Fleuve Bleu. Ces chefs-d’œuvre sont disponibles en ebook gratuit (libre de droits) ici ou là.

LaMain Enchantée, un joli nom pour un site web littéraire joliment présenté qui propose de courtes fictions, des critiques littéraires, des points de vue, des commentaires sur l’actualité littéraire. Il organise ponctuellement des concours littéraires.

Ce site gagne vraiment à être connu !
 





jeudi 7 mars 2013

Ravage Magazine publie une nouvelle de Lordius !


Ravage Magazine est une revue trimestrielle papier distribuée dans les grandes villes de Belgique (Louvain-la-Neuve, Bruxelles, Mons, Namur, Arlon et Liège).

Elle est aussi disponible en téléchargement au format pdf. Pour l’avoir visionnée sur une liseuse Amazon Kindle, je peux assurer qu’elle présente bien.

« Ravage magazine, c'est...

Un magazine de création artistique et littéraire et de réflexion philosophique présentant un corpus de qualité de textes littéraires, poèmes, articles philosophiques, dessins et photographies en noir et blanc, … de jeunes auteurs. »

Le thème du numéro 5 est le rêve. Le magazine propose donc divers textes abordant cette thématique, suivis d’un espace libre pour de brillants auteurs…

Restez à l’écoute, car le thème du numéro 6 sera le sexe !


lundi 4 mars 2013

La revue 100 % Auteurs publie une nouvelle de Lordius


Voici la noble devise de cette revue mensuelle numérique :

« La revue 100% Auteurs est une revue qui a pour but exclusif de présenter des auteurs non connus mais dont la plume nous a suffisamment émus pour les mettre en avant le temps d'un numéro afin de leur offrir une visibilité méritée. »

Elle propose des nouvelles, des poésies, des critiques de livres, des photographies, des articles culturels, des entretiens avec des auteurs, et bien d’autres joyaux.

Elle en est au numéro 24 et parait avec une belle ponctualité le 15 de chaque mois. Cette louable régularité métronomique est à saluer, une qualité rare dans l’univers des revues numériques.



mercredi 5 décembre 2012

Le maire et l’enfant, par Lordius


D’après une histoire vraie
 
Plus de budget ! Le maire avait tout dépensé, fidèle à la doctrine des emplois assistés. Il avait gaspillé des fortunes en eau potable pour laver, relaver, délaver les trottoirs afin de secouer l’oisiveté de ses cohortes pléthoriques de fonctionnaires municipaux. Il avait fait installer des feux rouges à chaque coin de ruelle. Par contre, comme il n’était pas sot, il n’avait pas augmenté le nombre de policiers municipaux destinés à mettre des PV aux voitures mal garées. Surtout pas pendant l’année électorale !

Au fond de lui, le maire sentait bien que cette politique passéiste conduisait la France vers le sud, vers la Grèce. Keynes avait affirmé qu’il valait mieux payer un chômeur à creuser un trou et le reboucher que de ne rien faire. Très juste quand la dette publique le permet. Or on la creusait, elle aussi, sans jamais la reboucher. On essayait juste de la creuser un peu moins vite, on appelait ça les efforts budgétaires. Alors forcément le coût du travail augmentait pour résorber les déficits, donc le chômage explosait. Et de nouveaux trous apparaissaient.

Soudain, le maire eut une idée inouïe chez un élu : et si la plupart des mesures que les politiciens prenaient n’allaient pas justement à l’encontre de l’effet recherché ? Vite, il chassa cette pensée audacieuse et déprimante. Le maire n’était pas sot, certes, mais comme ses collègues politiciens, il n’aimait pas l’innovation. À la manière des Égyptiens Anciens, grande civilisation qui déclina parce qu’elle perpétuait les recettes du passé qui ne s’appliquaient plus au temps présent.

Au cours d’une réunion de quartier, il avait été pris à partie par des parents d’élèves qui exigeaient un auxiliaire de circulation pour permettre aux enfants de traverser en toute sécurité le passage piéton devant l’école. Comme il répondait que ce passage ne présentait pas de risque particulier, ils invoquèrent le principe de précaution, insistèrent, trépignèrent. Ils étaient venus en nombre. Aussi, il aurait bien voulu les satisfaire, surtout pendant l’année électorale.

Que faire ? Augmenter les impôts locaux ? Pas durant l’année électorale. Détourner des fonds ? Il réservait cette pratique à son enrichissement personnel. Indécis, il lut une circulaire ministérielle qui venait d’arriver : le gouvernement débloquait, oui, débloquait des crédits pour une nouvelle vague d’emplois aidés, grâce à un énième Très Très Grand Emprunt. Emballez, c’est pesé !

Depuis plusieurs semaines, Kevin, neuf ans, traverse en confiance le passage piéton à la sortie de l’école, grâce à la gentille dame en orange qui arrête les voitures. Il ne regarde même pas avant de traverser : il se sent en sécurité.

Aujourd’hui, la dame n’est pas là. Mais Kevin traverse les yeux fermés, comme d’habitude. Il pleut. La voiture pile.

Demain, l’employé municipal ne creusera pas un trou en vain.
 

  
 

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jeudi 25 octobre 2012

Nouvelle courte : La romancière boulimique


Elle publia son premier roman à vingt ans, aussitôt propulsé en tête des ventes françaises. Son second roman devint un best-seller mondial. À trente ans, elle était la romancière la plus vendue du monde et de tous les temps. Ses histoires, racontées avec des mots simples, possédaient le don de toucher l’âme de tous : des enfants aux vieillards, de l’Amérique à l’Asie. Ses œuvres offraient plusieurs niveaux de lecture, en fonction de la sensibilité du lecteur. Elle écrivait des œuvres tout public et tout média : ses récits s’adaptaient à merveille en films, bandes dessinées, séries animées et pièces de théâtre. Cette multiplication des supports accroissait d’autant sa notoriété et ses ventes.

Toutefois, elle n’avait pas la plume facile. Elle passait de longues heures à écrire devant son PC chaque jour. Et quand elle n’écrivait pas, elle lisait. Pour l’inspiration, pour la recherche, pour disposer du bon schéma mental et se rassurer.

Ces heures de labeur l’épuisaient. Alors elle fumait, car la nicotine est un stimulant cérébral ; elle buvait, car l’alcool retarde la fatigue. De plus, elle grossissait car elle était sédentaire à l’extrême, toujours assise à sa table de travail, la seule source d’inspiration qui la visitait.

À trente-cinq ans, son hygiène de vie exécrable engendra un cancer des voies digestives. Le grand cancérologue qui la sauva fut consterné : à peine convalescente, encore à l’hôpital, elle reprenait déjà ses mauvaises habitudes.

Il tenta de la raisonner ; en vain. Elle courait à sa perte. Il lui conseilla de changer de cadre de vie, de rompre avec ses habitudes, d’arrêter d’écrire même, car, affirmait-il, une belle histoire ne vaut pas une vie ; sans succès. Grand admirateur de l’écrivain et tombé très amoureux de la femme après quelques mois à la soigner, le professeur l’enleva et la retint captive dans son manoir isolé au cœur des montagnes suisses. Le public croyait qu’elle avait disparu volontairement pour se ressourcer.

Tabac et alcool lui furent interdits. Elle n’avait le droit d’écrire qu’après avoir fait une heure d’exercice quotidien. Cette nouvelle hygiène de vie améliora sa santé physique. Par contre, la romancière manquait de stimulants et ses textes s’en ressentaient : son roman en cours n’avançait pas, son moral miné minait par effet domino son inspiration.

Elle essaya d’attendrir son geôlier pétri de bonnes intentions. Elle plaida qu’il était vain d’aider l’humanité malgré elle ; sans succès. Elle voulut monnayer ses faveurs contre un peu de substances psychoactives ; le chaste médecin se montra incorruptible, malgré son désir ardent. Elle tenta de s’évader par deux fois ; échec. Alors, la plus adulée et la plus riche des romancières, mince, poumons aérés et foie régénéré, se pendit dans sa cellule.
 

 

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mardi 25 septembre 2012

Sketch : L’hommage posthume à Patrick R.


Patrick représentait la quintessence de l’autodidacte à la française. Quand un self-made-man à l’américaine entre dans une firme sans diplômes, il en devient le dirigeant après vingt ans de dur et brillant labeur. Patrick lui aussi entra dans l’entreprise sans diplômes, mais se révéla plus foudroyant qu’un Américain : en cinq ans à peine, il prit la succession du patron… son papa Paul.

Patrick et son papa se sont battus toute leur vie pour défendre les traditions françaises les plus ancestrales. De toutes leurs forces, ils ont lutté contre le déclin de la consommation d’alcool en France. Aujourd’hui le peuple français mange de plus en plus, mais boit moins, hélas ! S’il se trouvait encore parmi nous, Patrick dirait que nous sommes devenus comme des légumes bourrés… d’engrais, mais manquant d’arrosage. Toute sa vie, il a œuvré pour faire connaitre aux jeunes générations les joies de l’ivresse, l’insouciance de l’éthylisme et les paradis naturels des produits du terroir fabriqués avec amour, avec la passion du missionnaire prosélyte. En effet, Patrick était un prêtre de la religion moderne, la philanthropie : ne proposait-il pas aux pauvres, tel un Saint-Vincent-de-Paul moderne, le seul paradis à la portée des bourses indigentes ? Oui ! Patrick s’est montré solidaire des plus démunis !

De plus, son humanisme désintéressé débordait des frontières hexagonales : dans un élan visionnaire prophétique de profits, il a internationalisé son sacerdoce, baptisé généreusement de son goupillon calibre 45 % anisé, au nom de son père, de lui-même et du spiritueux tant de peuples qui souffraient de soif à l’heure du réchauffement climatique et de l’ennui angoissé au temps du chômage.

Alors, bien sûr, Patrick restait un être humain avec ses défauts. Confessons-le sans ambages : c’était un salaud de riche. Toutefois, il a toujours payé ses impôts en France, ou du moins les réinvestissait-il aussitôt dans son entreprise. Et puis il a créé et, fait rarissime, maintenu des emplois locaux. Car l’alcool, comme les armes, constitue un produit stratégique que la France, au nom de sa souveraineté nationale et en vertu de ses ingérences internationales, ne peut pas se permettre de sous-traiter à l’étranger. Surtout, Patrick sacrifia son corps à son entreprise, en goûtant lui-même les produits à la sortie de l’usine : honorons sa conscience professionnelle et son souci de contrôle-qualité.

Et puis, Patrick possédait une profonde conscience sociale, un civisme irréprochable. Alors que les caisses de retraite prennent l’eau de toutes parts parce que les vieux refusent de mourir, Patrick a donné l’exemple en nous quittant juste avant la retraite, pour sauver les jeunes générations de la dette écrasante qu’il leur faudra oublier en buvant et surtout éponger à la sueur du front, si possible, de la génération suivante. Il a tiré sa révérence après avoir accumulé le double d’annuités de travail d’un salaud de privilégié, ratpiste fumiste ou député sans valeur ajoutée.

Bill Gates, un autre philanthrope, donne un peu de son argent. Patrick, Christ moderne, donna son corps tout entier en sacrifice à l’humanité !
 

 

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mardi 11 septembre 2012

Nouvelle courte : Le Maître des Ours


Osamu avait huit ans quand sa mère mourut dans les bombardements au Japon, en 1943. Depuis, sa mamie s’occupait de lui. Un an après, son père était revenu du front, en permission. Osamu rayonnait de joie ! Il croyait que son papa resterait toujours. Quand celui-ci avait annoncé qu’il devait repartir, Osamu avait beaucoup pleuré. À l’école, l’instructeur militaire avait expliqué qu’il fallait combattre l’ennemi américain de toutes ses forces. C’est ce qu’Osamu avait fait. Il avait perdu toutes ses forces quand sa maman était morte. Maintenant, il n’en avait plus, des forces, pour laisser mourir son papa. Osamu avait décidé que celui-ci ne retournerait pas à la guerre. Il aimait le Japon, il était patriote comme disait l’instructeur, mais il aimait son père encore plus.

En ces temps troublés, on ne pouvait pas circuler au Japon sans papiers. Osamu était très malin : il vola les papiers de son papa, laissa à la place un petit mot pour le rassurer, et s’enfuit dans la grande forêt. Il ne reviendrait au village qu’à la fin de la guerre. Il craignait de vivre seul dans la forêt, mais l’idée de perdre son papa l’effrayait encore plus.

Les villageois le cherchèrent. En vain : il s’était dissimulé dans les hauteurs d’un grand arbre.

Il avait peur, la nuit surtout. Il faillit rentrer au village après avoir enterré les papiers sanguinaires, quand il se lia d’amitié avec un autre habitant de la forêt : une ourse brune qu’il avait délivrée d’un piège mis en place par des chasseurs. Souvent, il jouait avec elle. Il avait même réussi à force de patience, comme seuls les enfants en sont capables, à lui faire comprendre une trentaine de mots, car les ours sont très intelligents. Quand la nuit était froide, il dormait même lové dans la fourrure de l’animal.

Osamu connaissait les plantes comestibles de la forêt, comme tous les villageois, et, à sa surprise, mangeait mieux en forêt qu’à la maison où de terribles rationnements sévissaient. Il avait toute la journée pour cueillir, alors qu’au village il fallait aller à l’école et suivre les cours d’instruction militaire si ennuyeux.

Un jour, grâce à son odorat aiguisé, l’ourse l’informa de l’arrivée d’intrus sur leur territoire. Ils suivirent la piste et se hâtèrent en entendant des cris : deux soldats étaient en train de rouer de coups un civil.

Le cœur tremblant, Osamu reconnut son père. Il n’eut qu’un mot à dire, et l’ourse se jeta par surprise sur les deux soldats. Elle les tua, car il le fallait.

— N’aie pas peur, papa ! cria Osamu. L’ourse est mon amie.

— Osamu, que… que fais-tu là ?

Le garçon ressentait tant de bonheur de revoir son papa ! Il se jeta dans ses bras. L’ourse les regardait comme si elle comprenait leur bonheur.

— Tu es venu à ma recherche ? demanda Osamu.

— Non, j’ai déserté. Je me cachais dans la forêt quand ces deux soldats m’ont rattrapé.

Osamu lui raconta sa fugue et lui rendit ses papiers. Son père déclara :

— Nous resterons tous les deux dans la grande forêt tant que la guerre durera.

— Tous les trois, corrigea l’enfant.

C’est ainsi que naquit la légende d’Osamu, le Maître des Ours appelé aussi l’Enfant Roi de la Forêt, un héros mythique très connu au Japon et même en Chine.

 

En hommage à l’enfant que fut Osamu Tezuka.

 

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mercredi 8 août 2012

Nouvelle courte : Le plumitif hâtif


Depuis des années, tous les éditeurs refusaient ses manuscrits. Il lui fallait changer de méthode. L’apprenti écrivain décida de se faire pistonner. Il attendit à la sortie de son bureau une directrice de collection des éditions Gallimuche qu’il avait reconnue grâce à la photo sur le site de la maison d’édition. Il l’aborda et la séduisit, car s’il manquait de talent littéraire, il possédait le charisme des passionnés ainsi, accessoirement, qu’un physique avantageux.

Après l’acte d’amour, il lui remit son meilleur roman. La demoiselle lut le début et déclara que malgré l’amour bouillant qu’elle éprouvait pour son amant, l’écrivain la laissait de glace.

Elle fit la bêtise de lui conseiller de changer de voie. Il entra dans une rage immense et commença à l’étrangler. Il se reprit en réalisant qu’il avait laissé tant de traces de lui que la police ne manquerait pas de le retrouver. Il s’excusa, ramassa son manuscrit imparfait et partit.

Étrangler une éditrice l’avait mis en extase. Ah, se venger du rejet des éditeurs ! Et tuer, exprimer sa force, quelle sensation ! Sans compter que l’expérience pourrait l’inspirer pour son prochain thriller sur un tueur en série. Il jubilait à l’idée de joindre l’utile à l’agréable.

Rentré chez lui, en parcourant le site web des éditions Albi Michon, il repéra une éditrice dont le nom lui était douloureusement familier. Elle avait refusé tous ses textes, et suprême humiliation, presque dès réception à chaque fois.

La rage au ventre, l’excitation au bas-ventre, il la suivit à la sortie des bureaux de l’éditeur, enfila des gants en plastique et l’étrangla devant chez elle. Il réussit à prendre la fuite sans se faire repérer.

Il était en train de vivre le meilleur moment de sa vie quand, rentré chez lui, il ouvrit ce courrier :

Monsieur,

J’accuse réception de votre manuscrit. Contrairement aux précédents textes, je décèle une grande profondeur dans votre œuvre. Je vous avoue cependant que j’ai eu le plus grand mal à le faire accepter de ma direction. Si nous le corrigeons ensemble, je suis confiante qu’il sera édité chez Albi Michon. Encore bravo. Veuillez me contacter au…

La lettre était signée de l’éditrice qu’il venait de tuer.







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vendredi 20 juillet 2012

Scène de chasse préhistorique


Son estomac se révulse à l’idée de consommer encore et toujours d’insipides végétaux qui sustentent mais ne délectent pas. Son ventre réclame la chair qui apaise, le sang qui fortifie, la graisse animale qui rassasie.

Comme par provocation, une biche apparaît dans les frondaisons. Guère habitué à craindre l’homme, le bel animal s’arrête et observe l’humaine avec curiosité. Son doux regard tendre et lumineux, ses gracieuses et malicieuses oreilles, loin d’attendrir la femme, lui déclenchent plutôt un appétit féroce… Alors, prise d’une impulsion subite et irrépressible, Alba se saisit d’une longue branche de chêne dont elle fabrique prestement une sagaie à l’aide du biface que Fatalis lui a laissé. Elle durcit sommairement la pointe au feu. Vite, la sagaie dans une main et le couteau dans l’autre, elle se lance sur les traces de la trop curieuse femelle cervidé. Sans peine, après une brève course, la chasseresse improvisée mais expérimentée rejoint sa proie. Celle-ci se retourne et lui lance un regard surpris et abrité de ses cils graciles. Mais ce n’est plus le cœur qui commande le corps d’Alba, c’est le ventre !

Sans hésiter mais avec fébrilité, elle lance sa sagaie de toutes ses forces. La pointe pénètre dans l’épaule de l’animal. La chasseresse a visé juste : l’épaule permet d’atteindre les organes vitaux, le cœur et les poumons. Pourtant l’animal s’enfuit dans les fourrés avec un cri de souffrance. Soit le jet a manqué de puissance, soit la sagaie confectionnée en grande hâte avait une piètre pointe. Alba course sa proie.

Alors, devant elle, surgit un cerf adulte. Ayant croisé sa femelle peureuse, boiteuse, hurlante et sanguinolente, il est en grande fureur homicide… Il charge, tentant d’éventrer de sa ramure majestueuse et périlleuse l’intruse. Cependant la bête verticale est agile. Elle plonge derrière l’abri éphémère d’un tronc salutaire. Le couteau de silex entre les dents, elle grimpe prestement à l’arbre. Le cerf brame, se cabre, frappe le sol du sabot tel un taureau farouche et terrible. Il quitte la femme des yeux un instant pour tenter d’apercevoir sa femelle endolorie. Aussitôt, mue par un instinct ancestral qui lui inspire que la meilleure défense réside dans l’attaque, Alba se jette à califourchon sur la croupe du cerf. Du bras gauche, elle se cramponne à l’encolure du grand mâle mêlé de surprise et de fureur atroce, et du bras droit elle lui poignarde la gorge à plusieurs reprises. Elle frappe et frappe encore en hurlant sa tension, son triomphe, son soulagement tandis que le liquide rouge de la vie s’enfuit du grand cerf vaincu.
 

En hommage au plus grand romancier sur la préhistoire, J.H Rosny aîné (1856-1940), l’auteur de La Guerre du feu.



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mardi 19 juin 2012

Nouvelle courte : La Pierre de Patience


— J’ai connu il y a quelques années un jeune garçon qui était très triste. Sa maman était malade et il souffrait d’un retard de croissance. Les autres enfants se moquaient de lui et abusaient de leur force envers lui.

— Il devait me ressembler alors, papa…

— Un peu, maintenant que tu m’y fais penser…

— Comment s’appelait-il ?

— Ayato. Il vivait dans une île très grande et très lointaine. Un jour qu’il était persécuté par les autres enfants, il s’est enfui dans la montagne. Et là, il a trouvé une pierre pas comme les autres. Elle était magique. C’était la Pierre de Patience. Quand il la prenait dans sa petite main, elle l’aidait à réaliser que dans quelque temps il serait grand et fort, et que très bientôt, sa maman guérirait. Alors, la tristesse quittait son petit cœur d’enfant car il comprenait que sa souffrance ne durerait pas.

— Oh ! Il doit être grand maintenant, il n’en a plus besoin. Tu pourrais aller sur son île lui demander la Pierre pour moi, papa ?

— Hélas ! Il l’a perdue. Au début, il était très malheureux. Puis il s’est aperçu qu’en visualisant dans sa tête la Pierre, il arrivait aussi à la patience et s’en trouvait consolé. Il avait compris quelque chose de magique : l’Idée de la Pierre de Patience était aussi efficace que la Pierre elle-même. Il lui suffisait de voir dans sa tête la Pierre pour se sentir mieux.

— Ayato t’a dit à quoi elle ressemblait, cette Pierre ?
 
 

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mardi 29 mai 2012

Sketch : L’erreur est humaine


— Alors Momo, explique-moi ce qui a foiré pour qu’on se retrouve dans une telle merde !

— Eh bien, tout a commencé au poil, pourtant. On avait préparé avec soin tout le matos : voiture rapide, postiches, armes à feu…

Le visage d’Ernest rosit. Ses poings se contractent.

— Bien commencé… Faut le dire vite ! À propos de la voiture volée…

Une quinte de toux interrompt Ernest.

— Te fâche pas Ernest. Quand tu hausses le ton, ça insécurise Ahmed qui a déjà du mal à respirer.

— Crétin ! rugit Ernest. Il respire plus depuis un moment.

— Ah ? Bon. Enfin, façon de parler. Ça devait arriver, il a toujours été de santé fragile. Chaque année, il nous choppait la grippe. J’lui disais : « Coco, va te faire vacciner ». Tu crois qu’il m’écoutait ? Que dalle ! Voilà le résultat…

— Y a pas de vaccin contre les bastos calibre 38 ! explose Ernest. Oh, mais si maintenant que tu m’y fais penser : t’étais censé nous procurer des gilets pare-balles.

— Ah ! Ouais, mais ils étaient trop petits, ceux que j’ai dénichés. On aurait paru engoncés.

Le visage d’Ernest vire au rouge vif. Il grimace en se tenant l’épaule.

— Engoncés… Abruti ! Il est pas engoncé grave, maintenant, Ahmed ?

— Te fâche pas, Ernest. C’est pas bon pour ton épaule. Tu retardes la guérison.

— C’est toi le retardé ! Pour que je guérisse, faudrait déjà extraire la balle. Où diable est la trousse à pharmacie ?

— Ah, ben j’l’ai oubliée dans le feu de l’action. L’erreur est humaine, non ?

— Oh, l’abruti ! Si encore c’était ta seule connerie…

— Ne te polarise pas sur mes quelques petites bourdes. T’es trop négatif, c’est ça ton problème. Rappelle-toi plutôt mes idées qui frôlent le génie. La voiture, par exemple.

— Parlons-en de la voiture ! hurle Ernest.

Il est aussitôt pris d’une violente quinte de toux.

— Dis donc, tu nous ferais pas une grippe, toi aussi des fois ? Euh, bon, la voiture, j’ai pensé que ce serait bien qu’elle soit camouflée.

— Camouflée… répète Ernest en secouant la tête.

— Ben oui, j’ai volé une caisse de flics pour pas éveiller les soupçons quand on arriverait devant la banque. Astucieux, non ?

— Sauf qu’une bagnole de flics volée, ça passe pas inaperçu, Momo, n’est-ce pas ?

— Ben, j’avais changé les plaques, mais il restait la peinture. Sinon, c’était plus une voiture de flics, quoi…

— C’est comme ça qu’ils ont pincé Boris.

— Ah ! s’exclame Momo. Tu sais que j’aime pas dire du mal des gars de la bande, mais bon, Boris, il était pas assez discret. Je dirais même plus : il manquait de furtivité.

— Forcément ! Une voiture de flic, ça aide pas à faire le ninja.

La toux repart de plus belle.

— Ernest, je regrette d’insister, mais faut vraiment que tu prennes plus soin de ta santé. Tu t’énerves et la plaie de ton épaule s’est rouverte. Tu pisses le sang grave, c’est pas propre. Quand on aura soigné ton épaule, faudra qu’on s’attaque à tes nerfs.

— Oh, ils sont déjà bien attaqués, mes nerfs…

— Essaie de penser : « Zen »,  « guérison »…

— C’est le braquage catastrophique qui m’obsède.

— J’ai fait de mon mieux, Ernest, j’te jure. Ok, dans la banque j’ai un peu merdé. Pourtant en général, j’suis un pro du casse.

— Un pro du casse, qu’il dit… murmure Ernest les larmes aux yeux.

— Tu vois, c’est tes nerfs… Ouais, ok, y a eu comme un bruit bizarre qui m’a stressé. J’ai cru que l’alarme se déclenchait. Au même moment, y a une cliente qui a mis la main dans son sac. Elle allait sortir un gun, c’te morue. Sûrement une fliquesse en civil. Heureusement que j’ai des réflexes de ninja, comme tu dis. J’l’ai pas loupée, la poufiasse !

— Oh non, tu l’as pas ratée ! Elle cherchait à éteindre son portable dans son sac. T’as pris la sonnerie du portable pour l’alarme, bougre de triso !

— C’est un malheureux concours de circonstances.

— Surtout pour Aldo. Ta bastos a traversé le corps de la femme et l’a tué sur le coup.

— Au moins, il a pas souffert. Tu vois, Ernest, dans la vie, souvent à quelque chose malheur est bon. C’est rassurant, non ?

— Rassurant…

— C’était une perte collatérale, un tir fratricide, comme à la guerre. L’important, c’est qu’on s’en soit tiré, nous deux, non ?

Les pleurs d’Ernest se transforment en sanglots. Il parvient à articuler :

— On est cernés. Les flics vont donner l’assaut.

— Je les laisserai pas te prendre vivant. Tu es un caïd de la trempe de Mesrine. Tu vas rentrer dans la légende de la grande racaille : la mort plutôt que la taule. On n’a plus de munitions mais il me reste mon cutter. Bouge pas, ce sera moins douloureux.

— Au secours ! Police !
 


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mercredi 16 mai 2012

Nouvelle courte : Le garde du cœur


Vous vous rappelez les moments extraordinaires qu’on a vécus ensemble ? Quand vous étiez la méga-star de la chanson il y a vingt ans. C’était chaud, hein, patronne ? Vous m’en donniez du souci avec vos fans qui se jetaient sur vous, vos exigences à vous rendre dans des endroits pas safe du tout, sans compter tous ces dingos que vous fréquentiez. J’étais vraiment utile à l’époque, hein patronne ?

Et pourtant… C’est un autre genre de protecteur qu’il vous aurait fallu, pas vrai patronne ? Tout ce talent artistique, la pression, la gloire, c’était pas facile à gérer… Moi, je pouvais vous protéger des gens, mais pas des pensées destructrices ni des idées noires. Vous aviez besoin d’un garde du cœur et de l’esprit. L’ennemi venait de l’intérieur, hein patronne ? Ne dit-on pas que ce sont les concepts qui enchaînent l’humanité ? La solitude parmi la multitude, le regard oppressant de l’Autre, les devoirs liberticides et aliénants imposés par la société… Quel garde de l’esprit pourra nous débarrasser de ces prisons mentales ?

Il ne faut rien regretter. Vous vous êtes accomplie comme peu d’humains. Il vaut mieux vivre intensément que se trainer d’ennui puis de vieillesse. Vous avez vécu alors que tant d’autres végètent.

Maintenant vous semblez en paix, assoupie comme le dormeur du Val. Avec la nature autour de vous : l’élément liquide vous enveloppe entièrement. L’écrin de la baignoire est le sarcophage d’une sirène.
 

À la mémoire de Whitney Houston (1963-2012)



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mercredi 2 mai 2012

Nouvelle courte : La Mangaka française


Je l’ai tué parce qu’il me battait. En attendant mon jugement, j’ai été écrouée dans une prison pour femmes. Les autres détenues étaient dures. Le temps était lent. Alors je me suis mise à dessiner pour m’évader. J’étais prof de dessin. Il y avait plein de mangas à la bibliothèque de la prison. C’est comme ça que j’ai démarré.

Dessiner des mangas que personne ne lit, à quoi bon ? C’est pourquoi j’ai passé mes créations à mes codétenues. Leur enthousiasme m’encouragea. Elles sont devenues plus douces. Mes histoires s’inspiraient des grands classiques japonais : de l’action violente stylisée saupoudrée d’humour, de beaucoup d’humour car j’avais besoin de rire et de faire rire. Les personnages devaient se montrer attachants, les péripéties haletantes, et surtout les bonnes idées recyclées sans cesse et sans vergogne. C’était la recette éprouvée de mes maîtres japonais. J’ajoutai ma touche personnelle : un peu de romantisme dans ce monde manga de brutes.

J’ai eu le temps de m’entraîner, de peaufiner mon art : trois ans de préventive avant le jugement. J’ai envoyé mes planches à des éditeurs. Glénat, le plus prestigieux éditeur de mangas en langue française, m’a acceptée juste quand je passais aux assises. La justice est lente comme le temps en détention. Heureusement pour moi, elle est clémente envers les femmes, peut-être parce que les juges sont souvent des femmes. Je fus acquittée. Glénat me publia. Le succès fut immense. On saluait en moi la Toriyama française, la nouvelle Takahashi.

De toute part, on me pressait de poursuivre mon œuvre. Hélas, il y avait trop de distractions en liberté. Je n’arrivais pas à me concentrer. Page blanche. Ma vie sans création devint insipide. Je me mis à penser à la prison avec nostalgie. Je décidai d’y retourner. Je défrayai la chronique de mes frasques, comme tant de stars perturbées. Mais on refusa de m’enfermer. En désespoir de cause, je cherchai même un amant à tuer. Sans succès. Alors je me suis enfermée chez moi. L’inspiration revint à ce prix.

Je ne peux plus sortir maintenant. C’est la rançon de ma créativité. Les blouses blanches ont diagnostiqué un cas sévère d’agoraphobie. Ces pauvres psys sont jaloux de ma gloire. Ils ne comprennent pas le fardeau de mon génie artistique.

Le salon dans lequel je dessine mes mangas est devenu trop vaste. Il fait fuir mon inspiration. C’est décidé : demain je m’installe dans la salle de bain.

  

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