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vendredi 1 novembre 2013

Critique : Les souliers rouges de la duchesse, un roman de Jack-Alain Léger


Un homme se meurt du sida. Il écrit son témoignage et confie le manuscrit à son ami, un écrivain réputé qui est le narrateur. En quelques jours, les médias en font une vedette. Dans le ciel de Paris, les vautours mercantiles commencent à tourner.

Comme l’écrit à juste titre Wikipédia, « L’auteur dresse la caricature de la célébrité éphémère d’un écrivain atteint du sida : éditeurs peu scrupuleux, parents intéressés par l’héritage, amis qui font rapidement le deuil du disparu. »

Mais ce qui est passionnant dans Les souliers rouges de la duchesse, paru en 1992, c’est cette plongée dans l’univers de l’écriture et des grands éditeurs parisiens. Comme ils sont décrits sans concession, l’auteur les a drapés de pseudonymes. Muche me fait penser à Gallimuche, Gallimard, Antoine Gallimard qui a édité Jack-Alain Léger. Au passage, on apprend que dans les années 80, le service de presse d’un grand éditeur parisien envoyait aux médias pas moins de 400 exemplaires gratuits d’un roman à paraitre. Ça, c’est de l’investissement !

Jack-Alain Léger possède un style virtuose, tout en finesse. Pas d’effets, d’acrobaties ou de fioritures, mais l’art de rendre vivants une scène ou un personnage en quelques mots. La classe !

Le roman parait tellement réaliste, vivant, sincère qu’il donne l’impression qu’il s’agit de mémoires et non d’une fiction. Voilà l’art de l’écrivain : faire passer une fiction pour de la réalité. Léger atteint le sommet de l’émotion et de la sincérité quand il décrit et analyse l’émission littéraire de l’époque, Apostrophes. En tant qu’écrivain, il y a lui-même participé.

Le roman fourmille d’idées et de pistes de réflexion sur notre société qui le dégoûte pas mal. Exemple : la fiction est plus vraie que la réalité car ce que les médias nous présentent n’est pas la vraie vie, mais un spectacle, « une manipulation médiatique, une reconstitution télévisée peuplée d’éléments statistiques. Voilà notre monde ! Et ne nous reste plus à peu près que l’invention romanesque pour pouvoir rétablir un semblant de vérité ».

Je me souviens de l’interview d’un grand éditeur parisien dans le magazine Muze. Il mettait au défi de citer le nom d’un écrivain francophone contemporain qui allait rester. Eh bien, j’en connais au moins deux : Serge Brussolo en littérature de genre, et Jack-Alain Léger en littérature générale.
 



mardi 22 octobre 2013

Appel à souscriptions !


Les éditeurs émettent des appels à textes. Moi, en tant qu’auteur, je me permets de lancer un appel à souscriptions.

Mon roman Glace Grise, un thriller espionnage, va paraitre aux éditions Terriciaë d’ici la fin de l’année. Toutefois, l’éditeur est une petite structure de bénévoles et demande 25 souscriptions au préalable. Je précise qu’il s’agit d’un vrai éditeur et que le roman sera disponible en librairie (contrairement aux services d’impression à la demande d’Édilivre par exemple).

Mais de quoi ça parle ? Voici le texte de la quatrième de couverture :

« Un homme se réveille dans un hôpital, amnésique. Aidé par une mystérieuse infirmière, il parvient à tromper la surveillance dont il fait l’objet. Seul en plein Paris, les questions se bousculent dans sa tête. Qui est-il ? Qui sont ces hommes étranges lancés à ses trousses ? Quel secret se cache dans les méandres de sa mémoire défaillante ? Alors qu’une course-poursuite s’engage, il lui faudra lutter pour sa survie et reconstituer ses souvenirs en lambeaux.
Avec le concours de personnages variés et ambigus, il part à la recherche de son propre passé. De détails retrouvés en révélations éprouvantes, sa quête le mènera dans un pays ravagé par trente années de guerre où règnent pauvreté, corruption et trafics en tous genres, également fascinante terre d’aventures et d’exotisme.
Glace Grise est un surprenant thriller géopolitique mêlant action, rebondissements et voyage initiatique, qui aborde de manière crue et réaliste la politique étrangère de l’Occident. »
 

Nous en sommes à 15 souscriptions. N’étant pas d’un naturel sociable, j’avoue peiner pour atteindre le quota.

Le chèque n’est encaissé qu’à l’expédition du roman et les frais de port sont offerts. Je peux d’ores et déjà rassurer le futur souscripteur en affirmant que le roman sera édité, parce que j’achèterai le complément pour monter à 25 et je revendrai à prix coûtant ces exemplaires dans des salons du livre.

Alors n’hésitez plus ! Voici le bon de souscription à télécharger.
 

 

jeudi 17 octobre 2013

Critique : La Princesse Noire, de Serge Brussolo


Éditeur : Le Livre de Poche
Date de parution : 2004
Genre : Thriller médiéval 

L’action se passe en Scandinavie au temps des Vikings et de l’essor du christianisme dans cette région.

Le personnage principal est une jeune fille de seize ans. Comme beaucoup d’héroïnes de fiction moderne, elle a un tempérament très masculin, comme un homme sans la force physique. Orfèvre dans la boutique de sa mère, elle s’ennuie et rêve d’aventure. Son vœu est exaucé : elle est capturée par des Vikings et vendue comme esclave. Une mystérieuse princesse noire l’achète, direction son château sur une île rustique.

Là, notre héroïne doit s’occuper d’enfants infirmes que la châtelaine recueille. Elle se rend compte que les enfants sont négligés et qu’en plus, il y en a d’autres, aveugles, dans les souterrains sous le château. Dans la lande, un monstre ailé sème la terreur. Enfin, les villageois colportent sur la princesse noire les pires rumeurs. Sans se frapper, notre héroïne aux nerfs d’acier va démêler l’écheveau des mensonges, des superstitions et des bassesses de chacun.

Comme dans tout bon thriller, Brussolo multiplie les fausses pistes. La figure de style principale du thriller est respectée : chacun n’est pas celui qu’on croit.

Le style de l’auteur est vivant et sans fioriture. Pas brillant, certes, mais efficace et précis.

L’ambiance est oppressante, la peur et la superstition (donc la religion) règnent. Ce n’est pas la première fois que Brussolo met de façon lucide en scène la fondation de légende, mythe et finalement, l’invention de dieux par un groupe d’humains ignorants et écrasés par l’angoisse (cf. Shag l’idiot).

Même s’il met en évidence la bassesse de l’âme humaine, préférant réalisme à humanisme, Brussolo a le grand mérite d’éviter tout manichéisme. Chaque personnage, aussi maléfique qu’il paraisse, a de bonnes raisons d’agir comme il le fait. À part le personnage principal trop masculin et trop robuste nerveusement, voire trop malin, la psychologie des autres personnages tient vraiment la route.

Serge Brussolo, le maître français de la littérature de genre, signe une nouvelle fois une œuvre originale et marquante.
 
 


 

mardi 24 septembre 2013

Gatsby le magnifique de Scott Fitzgerald (le roman)


L’encyclopædia universalis présente bien ce roman mythique :

« Publié en 1925, Gatsby le Magnifique est le troisième roman et l'œuvre la plus célèbre de l'écrivain américain Francis Scott Fitzgerald (1896-1940). Accueillie en son temps avec peu d'enthousiasme par le public et la critique, cette chronique désenchantée n'allait pourtant pas tarder à devenir l'œuvre phare de toute une génération, la « génération perdue » des rugissantes années 1920 (« roaring twenties »), celle des jeunes gens qui cherchaient à noyer leur désespoir né de la guerre dans le jazz et l'alcool de contrebande. »

Les années rugissantes aux États-Unis correspondent aux années folles en Europe. Admettons qu’une génération se soit reconnue dans ce roman, cela n’explique pas son succès ultérieur jusqu’à nos jours. Alors d’où vient-il, ce succès ? Pourquoi Gatsby nous touche-t-il ?

Le romantisme, pardi ! Le thème le plus classique et le plus porteur des romans. Car Gatsby, par ailleurs un escroc engendré par la prohibition (à chaque fois qu’on interdit une substance psychoactive, on favorise le crime, organisé ou non) ne vit et meurt que pour une femme. Pendant cinq ans, il monte un stratagème habile mais incroyablement lourd pour la retrouver de manière la plus convenable possible, lui qui est loin d’être convenable comme on l’apprend progressivement. Bref, il ne vit que pour elle. Or, qu’a-t-elle de particulier ? Rien à part une plastique agréable. Elle n’a pas l’esprit brillant, elle ne sait pas conduire une voiture (une incapacité lourde de conséquences dans l’intrigue tragique) et surtout elle ne l’attend pas pendant la guerre malgré leur idylle parfaite juste avant son départ au front. Elle se marie sans vergogne à un autre. Bref une jolie cruche salope comme il y en a tant…

Mais voilà ! Lui est dans son rêve. Certains ont parlé de rêve américain. Plus largement, je dirais rêve humain, utopie : les Hommes raffolent de ces constructions idéalistes complètement détachées de la réalité : Dieu, le communisme, l’humanisme et… l’amour romantique.

Une fois accoutumé au style soutenu (des passés simples dans les dialogues, par exemple) et malgré le prisme de la traduction qui mériterait un dépoussiérage, on est charmé par l’humour sarcastique et subtil qui transparait dans de nombreuses scènes du roman. Gatsby n’est pas seulement une tragédie romantique émouvante, c’est aussi une satire sociale d’autant plus féroce qu’elle est fine. Jamais ou presque de caricature. Des piques fines donc aiguës qui banderillent habilement le genre humain.

On appréciera aussi l’absence de manichéisme : tous les personnages ont des points de vue défendables. Ainsi le mari de la femme que convoite Gatsby, sous des dehors grossiers au début, se révèle sincère et rationnel autant qu’un des personnages du roman peut l’être. Car si on y réfléchit, ils sont tous abjects et sans moralité… Fitzgerald n’était pas un humaniste mais un réaliste, un très grand romancier maitre de son art.

En conclusion, Gatsby le magnifique est un roman de chevalerie moderne et dépravée. Le personnage principal est obsédé par l’idée de faire revivre le passé, une forme d’immortalité peut-être. La dernière phrase du roman en témoigne :

Car c'est ainsi que nous allons, barques luttant contre un courant qui nous ramène sans cesse vers le passé.

Cette phrase a été gravée dans la pierre de la tombe de Francis Scott Fitzgerald. N’est-ce pas romantique ?

L’œuvre est tombée – non, hissée – dans le domaine public. Donc téléchargeable gratuitement et légalement.





mercredi 18 septembre 2013

Critique : La Patrouille du Temps par Poul Anderson


Injustement peu connu en France, Poul Anderson fait partie des grands maîtres américains de la science-fiction du XXe siècle. Son abondante bibliographie s’est couverte d’honneurs et de nombreux prix littéraires (Nebula, Hugo et tant d’autres).

La Patrouille du Temps, parue initialement dans The Magazine of Fantasy & Science Fiction en 1955, est sûrement la série la plus connue de Poul Anderson.

Dans le futur lointain, l’Homme a inventé le voyage dans le temps. Seulement voilà, cette invention merveilleuse en théorie est en pratique une source terrible de tracas. En effet, certaines personnes sont tentées de changer le cours de l’Histoire, anéantissant du coup l’humanité telle que nous la connaissons. Aussi la mission de la Patrouille du Temps est de veiller à ce que personne n’altère l’Histoire, une tâche dangereuse, grandiose, démesurée et bourrée d’aventures uchroniques.

Avec une grande habileté, Poul Anderson réussit à justifier autant qu’il est possible cette construction de l’esprit humain qu’est le voyage dans le temps, remplie de paradoxes insurmontables en pratique. Mais pas pour Poul, le magicien de l’assemblage des mots ! Ainsi il introduit des lois de causalité et de conservation associées au principe de discontinuité : si un agent de la Patrouille du temps tuait ses parents, il continuerait cependant d'exister. De plus, le cours de l’histoire ne se déforme pas aisément : il est élastique. Ainsi si vous tuez un lointain ancêtre d’un homme célèbre, il existera quand même car il est le fruit d’une multitude de gènes. Par contre, si vous tuez Scipion, le seul général romain valable de l’époque, alors Hannibal triomphe, Rome tombe, et la civilisation celte triomphe (même si les Carthaginois étaient des Phéniciens donc des Sémites, mais bref, l’histoire du monde est chamboulée). Et c’est dans ces cas dramatiques là que la Patrouille du Temps doit intervenir.

 La maîtrise narrative de l’auteur est remarquable. Comme le récit est destiné à paraître par épisode dans un magazine, Poul Anderson arrive à rappeler au lecteur l’essentiel du contexte en quelques phrases habiles disséminées au début de chaque épisode. Ses connaissances historiques et surtout l’efficacité de son écriture tiennent du prodige : il est capable de brosser des tableaux historiques convaincants, que ce soit l’ambiance d’une ville du temps de l’empire perse, ou bien une bataille entre Rome et Carthage.

Le thème sous-jacent des épisodes est souvent l’amour romantique. Non sans humour, il met ses personnages masculins dans des situations inextricables et devant des contradictions à la fois pitoyables et réalistes, pour les beaux yeux d’une femme.

Cette plongée dans le passé de l’humanité, outre les connaissances historiques, apporte des réflexions d’une profondeur insoupçonnée. La Patrouille du Temps est bien plus qu’une œuvre de science-fiction : elle aborde les genres de la romance, du roman historique, de la (contre) uchronie et même, oui, même du conte philosophique.
 
 
 

jeudi 22 août 2013

Fatale par J.P Manchette, le prince du néo-polar à la française


Date de parution : 1977 chez Gallimard
Genre : Néo-polar

Fatale, comme Le petit Bleu de la Côte Ouest, est un classique du genre, d’un auteur lui-même porte-drapeau de la vague néo-polar française des années 70.

Comme d’habitude, le style de Manchette déroute au début. Il faut quelques chapitres pour s’y habituer. Répétitions, libertés syntaxiques, descriptions méticuleuses des vêtements portés par les personnages, énumération des objets qui composent le décor…

L’auteur prend un soin particulier à décrire les moindres gestes des personnages. Pour lui, la banalité du quotidien permet d’ancrer le récit, de donner de la présence et de la sincérité à l’histoire. Son style contribue en tout cas à la profondeur psychologique des personnages.

L’intrigue n’est pas plus réaliste que celle des autres romans de Manchette. Comme d’habitude, c’est l’histoire d’un tueur. Une femme jeune, jolie, à la fois fluette comme on n’en fait plus au XXIe siècle (45 kg pour 1m61, Manchette raffole des précisions parfois oiseuses, souvent percutantes) mais capable de tuer à main nue plusieurs hommes en quelques minutes, après avoir découvert le délice de donner la mort, décide d’en faire son métier. Alors elle fraie avec les notables d’une petite ville de province. Coup de chance, ils sont tous pourris jusqu’à la moelle. Tous ! Alors ça va être un carnage, sauf si elle s’attendrit ou qu’elle disjoncte, car la petite maigrichonne super costaude dans son corps possède une faiblesse : elle est folle.

On retrouve les ingrédients et les thèmes qui font le succès des romans noirs bien glauques. Et ce qui est bien avec Manchette, c’est qu’on n’a pas le temps de s’ennuyer. Ses romans sont très courts. 150 pages pour Fatale, en édition de poche.
 



 

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mercredi 31 juillet 2013

Critique : Kangouroad Movie, de ADG


Kangouroad Movie est le dernier roman publié du vivant d’ADG en 2003. L’année d’après, Gallimard réédite les meilleurs auteurs de la collection Série noire, sauf ADG, le plus grand d’entre eux. C’est peut-être ce qui a achevé l’auteur bien malade. Gallimard a réparé sa faute en 2008, mais trop tard.

Kangouroad Movie est un roman noir vraiment désopilant : un roman drôlement noir mâtiné d’aventures rocambolesques. De fait, l’ensemble du récit apparait comme une vaste farce à prendre au second degré. L’action se passe dans le bush australien, le désert où vivent les Aborigènes. L’auteur nous décrit avec force détails et une grande érudition la flore et la faune. Sa connaissance profonde du pays (il a vécu plusieurs années dans la région) transparait à chaque paragraphe, notamment quand il nous initie à la pensée aborigène, un peu à la manière d’un ethnologue disjoncté.

L’histoire est riche en rebondissements, souvent improbables, mais l’intrigue n’est pas le point fort d’ADG. Un Australien blanc et un Aborigène chargés de réparer la barrière anti-dingo (plus longue que la muraille de Chine, plus longue que toute construction humaine depuis l’origine des temps) trouvent dans le désert cinq cadavres affreusement mutilés et une survivante étrange. Comme ils font la bêtise de ne pas aller à la police immédiatement, ils sont pris dans une tornade d’emmerdements.

Comme souvent dans l’œuvre d’ADG, le point fort est le style. Descriptions colorées, dialogues percutants, métaphores puissantes et originales, vocabulaire très riche, néologismes et un zeste de calembours font d’ADG un virtuose du style, un grand de l’écriture, comme on en voit très peu en langue française.

Ce chef-d’œuvre ô combien croustillant et marquant constitue son bouquet final du chant du cygne. Chapeau l’artiste !
 



 
 

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vendredi 19 juillet 2013

Lordius publié aux éditions Terriciaë !


Mon roman Glace Grise, un thriller géopolitique & espionnage, va paraître aux éditions Terriciaë à la rentrée.

 


Reste un dernier obstacle, une vingtaine de souscriptions. Pour ceux que cela intéresse, voici le bon de souscription à télécharger. Les frais de port sont offerts.

mardi 9 juillet 2013

Critique : Le grand Meaulnes d’Alain Fournier


Ce classique de la littérature française est paru en 1913. L’année suivante, Alain Fournier se fait tuer à la guerre à 27 ans, laissant à la postérité des poèmes et cet unique roman qui deviendra un best-seller international.

Le grand Meaulnes, c’est l’histoire d’un garçon de 15 ans, dans les années 1890 qui s’ennuie ferme à la campagne. Un jour, un ado de 17 ans débarque. Il est aventureux, orgueilleux, mystérieux, idéaliste, romantique, viril, solitaire, charismatique, chevaleresque. On le surnomme le grand Meaulnes, parce qu’il est de grande taille, mais pas seulement. Un jour, Meaulnes part en escapade car il est en révolte contre le monde des adultes. Il se retrouve au beau milieu d’une fête étrange et, moment de grâce, il tombe sur une jeune fille qui lui fait un effet terrible. Mais alors si foudroyant qu’il ne s’en remettra pas, ni lui, ni la plupart des personnages du roman.

Les personnages principaux sont presque tous si idéalistes, si romantiques, si détachés de la réalité, si exaltés qu’ils en deviennent stupides. Ainsi ce pauvre Meaulnes qui recherche pathétiquement sa fiancée en secret, alors que s’il en parlait ouvertement, il la retrouverait bien vite. Mais au fond de lui, il ne veut pas la trouver. Il veut juste la chercher et la garder intacte dans son souvenir ébloui et ô combien idéalisé. La quintessence du romantisme…

Le grand Meaulnes démontre qu’il est souvent vain de vouloir classer une œuvre de fiction. C’est un roman protéiforme, un kaléidoscope littéraire. Roman de terroir, d’abord, bien ancré dans la réalité campagnarde pour mieux faire ressortir le merveilleux et le rêve. Cet aspect comporte hélas des passages un peu rasoir, mais pas plus que les romans de ses contemporains. Seuls les romans pour la jeunesse échappent à cette tare : Black Beauty d’Anna Sewell, Heidi de Joanna Spiri, Les aventures de Tom Sawyer de Mark Twain ou encore Anne… La maison aux pignons verts de Mary Maud Montgomery. À noter que Fournier retranscrit le parler des paysans de l’époque « C’est-il que… », une innovation que suivront Henri Barbusse dans Le feu et surtout Céline dans Voyage au bout de la nuit : des dialogues réalistes, des personnages qui ne parlent pas comme dans les livres, un style vivant et non pas pédant. Il s’agir d’une avancée majeure de la littérature moderne.

On a dit à juste titre que Le grand Meaulnes était aussi un récit autobiographique, un roman onirique, un roman d’aventures et un roman d’adolescence. Je résumerais par : une tragédie romantique, voire un mélodrame. Et j’irai même plus loin ! Le grand Meaulnes possède une véritable intrigue, avec coups de théâtre, rebondissement et, oui, suspense. Le grand Meaulnes est aussi un thriller !

Le grand Meaulnes est dans le domaine public. Il est donc disponible en téléchargement gratuit pour liseuse sur internet. Je conseille feedbooks qui propose les trois formats d’ebooks (pdf, epub et mobi pour Amazon Kindle). De plus, ce site propose une belle collection gratuite d’œuvres tombées (ou montées ?) dans le domaine public.
 



 

 

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mercredi 19 juin 2013

Un grand classique : La maison aux pignons verts (Tome 1 de la saga d’Anne), de Lucy Maud Montgomery


Lucy Maud Montgomery fut une romancière canadienne. Paru en 1908, son premier roman publié devint un best-seller mondial, plus de 50 millions d’exemplaires vendus selon Wikipédia.

C’est l’histoire d’un frère et d’une sœur assez âgés qui décident d’adopter un garçon orphelin pour les aider aux travaux de la ferme. Or par erreur, c’est une fille nommée Anne qui se présente. La sœur veut la renvoyer, mais elle finit par s’attacher à l’enfant.

Car Anne n’est pas une fille de onze ans comme les autres. Elle a quelque chose de « piquant », comme un supplément d’âme. Sensible, enthousiaste, ardente, passionnément romantique, théâtrale, elle déborde d’imagination et de verve. Cette imagination lui permet de transcender la réalité, de se réfugier dans un monde enchanteur afin de supporter les grandes difficultés de sa vie d’orpheline. Comme elle fait preuve d’un caractère indomptable et d’un orgueil à la mesure de son intellect, alors, lecteurs, attendez-vous à des zones de turbulence tantôt amusantes, tantôt déchirantes.

Le récit de Montgomery fleure bon la poésie. Son style n’apparait pas désuet, peut-être grâce à une traduction dépoussiérée. Certains passages sont vraiment intenses, touchants, bouleversants, sans tomber dans la mièvrerie moralisatrice. La psychologie des personnages principaux est crédible, le récit bien mené, les descriptions (prisées à l’époque) sont digestes grâce à la plume poète de l’auteur. Il y a même de l’humour.

La maison aux pignons verts n’est pas un roman pour la jeunesse, non, c’est un roman pour tout public, les plus difficiles à écrire, dans la veine de Heidi de Johanna Spyri et de Black Beauty d’Anna Sewell, mais encore mieux si la chose est concevable.

Bien sûr, cette enfant de onze ans s’exprime vraiment très bien pour quelqu’un qui a très peu fréquenté l’école. La licence romanesque permet de transcender la réalité, à la manière de l’imagination de l’héroïne. Anne est un super-enfant, magnifiant les qualités mais aussi les travers si attendrissants de l’enfance.

Les Japonais ne s’y sont pas trompés : La maison aux pignons verts est une figure imposée de leur cursus de littérature étrangère depuis 105 ans.
 





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mercredi 8 mai 2013

Critique : Shag l’idiot, de Serge Brussolo


Titre : Shag l’idiot. Tome 1 : Le clan du Grand Crâne
Auteur : Serge Brussolo, alias D. Morlok
Date de parution : 1998
Genre : Science-Fiction

Serge Brussolo est un maître prolifique de la littérature de genre. Pour adultes et pour la jeunesse, il a abordé avec brio la plupart des genres : science-fiction, fantastique, horreur, thriller et roman historique.

Sur une planète qui ressemble à la Terre, mille ans après une apocalypse nucléaire, les hommes sont revenus à l’Âge de Pierre. Les Dieux appelés les Juges les ont maudits : pour les punir de leur folle agressivité, leur cerveau dégénère, les rendant progressivement aussi stupides que leurs cousins singes. Hommes-bêtes, ils ne risquent plus de redevenir civilisés et de construire de nouvelles armes de destruction massive. Pour combattre le fléau de l’idiotie, un seul remède : manger la cervelle des plus intelligents. Gare aux malins dans ce monde impitoyable !

Serge Brussolo est un conteur né : dès les premières pages, on entre dans l’histoire, prenante et bien écrite. Peu de temps morts, une ambiance flippante, de l’action, parfois de l’humour et même quelques invitations à la réflexion.

Le début de cette trilogie ressemble à un roman préhistorique à rebours. Dans un roman préhistorique classique, l’un des thèmes principaux est souvent le progrès. Ici, c’est le contraire : l’Homme décline, atteint dans son essence : son esprit. Le thème est celui de la régression qui seule permettra à l’humanité de survivre. Il faut fuir à tout prix le progrès délétère. Une idée classique mais traitée admirablement.

D’autres thèmes intéressants sont abordés, comme l’interprétation biaisée des vestiges archéologiques (rappelons-nous comme les premières études sur Hibernatus étaient erronées malgré les moyens mis en œuvre et la bonne conservation de la momie), et la naissance des croyances et des religions (le processus par lequel les humains s’inventent des dieux).

Une œuvre noire d’un cynisme crû et jubilatoire. Le meilleur de la littérature de genre à la française.
 



  
 

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jeudi 21 mars 2013

Critique : Des femmes qui tombent, de Pierre Desproges


Le seul roman de l’humoriste Pierre Desprogres, publié en 1985. Desprogres, on le sait, c’est avant tout un humour caustique et anticonformiste. De nos jours, les sujets mêmes qu’il traitait ne passeraient plus, victimes de la censure politicorrecte, notamment ses saillies à propos du racisme. Le Luron, Coluche, les Inconnus, Desprogres : les années 80, c’est l’apothéose de l’humour français, avant que la chape de plomb politiquement correcte émascule les comiques. 

De l’humour grinçant, donc, mais aussi une fantastique aisance littéraire qui lui permet des métaphores culturelles savoureuses et des néologismes désopilants. Résultat : un style unique et époustouflant. Exemple :

Elle était moyenne avec intensité, plus commune qu’une fosse, et d’une banalité de nougat en plein Montélimar. Hormis le chat gris mou qui dormait sur son lit, personne ne se retournait sur elle, et encore moins dessous. […] À la Libération, elle avait un peu tressailli dans les bras durs d’un SS en déroute qui remontait d’Oradour et bandait ferme encore. Il l’avait écartelée contre le grand chêne torturé qui glande toujours par-delà son jardin, entre la Dordogne et la Haute-Vienne. Parfois, en suçant sa tisane au crépuscule, elle regardait cet arbre immuable et revoyait les yeux battus aux cils brûlés de son bourreau vaincu qui sentait la fumée froide, la poudre et la mort, et l’alcool à cochons. On ne lui connut jamais d’autre liaison, pour la bonne raison qu’elle n’en eut point ; sa fadeur naturelle l’abritait puissamment de l’amour autant que des mépris.

Ou encore :

À part les six enfants Poinsard, qui vouaient à leur mère une adoration plate dont les fondements reposaient en réalité sur un manque d’objectivité d’origine génétique, personne à Cérillac ne pleura cette gargouille municipale. Son époux, Henri Poinsard, doux artisan et pêcheur à la ligne qu’elle chevauchait à tout bout de lit dans l’espoir qu’il l’ensemençât de petits rouges, car elle militait même par le cul, dut se retenir de chanter l’Internationale à l’annonce de l’écrabouillage ferroviaire qui le précipitait conjointement dans le veuvage, la liberté de penser, de parole et d’action, et l’étalement des vacances au niveau de ses « masses laborieuses », selon l’expression qu’elle avait inventée pour désigner ses couilles.

Pierre Desprogres connaissait bien la télé, pour laquelle il a travaillé :

La télévision derrière le bar diffusait l’image dernière d’une speakerine nationale prenant congé de ses veaux. On lui avait coupé le son, mais son beau regard suintant d’imbécillité et l’indicible vulgarité de son sourire de césarienne en disaient assez sur l’indigence de son propos.

Sa vision du peuple de France, acerbe mais pertinente :

Et puis la foule anonyme du peuple de France, bien collée ventre à cul par grappes puantes d’imbécillité féroce, avec des Polaroïd pour filmer du sang, du sperme et peut-être du pus, et des enfants petits épuisés sur ses épaules carrées de peuple travailleur aux muscles injectés de pastis mortels et de mauvais vins noirs, le peuple populaire indécrottable et meuglant, aux yeux soufflés cholestériques éperdus de voyeurisme sale, le peuple si massif et si peu aérien, et si naïf aussi, le peuple définitif qui croit vraiment que c’est lui qui a pris la Bastille et gagné à Verdun.

Malgré un humour dévastateur à chaque paragraphe, cette œuvre n’est pas une suite de sketchs mais bien un roman. Les personnages possèdent une profondeur psychologique indéniable, et l’histoire n’est guère plus loufoque que celle de n’importe quel roman de science-fiction ou de fantastique.

On ne trouvera jamais l’équivalent…
 



 
 

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mercredi 13 février 2013

Critique : Hunger Games, de Suzanne Collins (le roman, tome 1)


Paru en 2008 aux États-Unis, ce roman de science-fiction devint aussitôt un best-seller. Depuis, deux autres tomes ont complété la trilogie, et une série d’adaptations cinématographiques est en cours. Je traiterai ici du premier roman.

Hunger Games est une dystopie ou contre-utopie, c’est-à-dire un monde très merdique. Mais en fait, guère plus que l’âpre révolution industrielle du XIXe siècle, la 1ere guerre mondiale, la seconde, la Grande Dépression… La Grande Dépression, justement ! L’auteure s’est inspirée de la vie de son père à cette époque : il avait tellement faim qu’il devait chasser pour survivre. Et la guerre du Vietnam, merdique aussi. Là encore, Collins s’est souvenue de l’angoisse qu’elle éprouvait devant la télé, pendant que son père combattait là-bas. Le monde des Hunger Games est un peu plus hard que notre époque, soit. Quand les États-Providence auront fait faillite en cascade, il faudra toutefois réévaluer le confort de notre monde par rapport à celui de la dystopie des Hunger Games.

Chaque année, les douze provinces doivent envoyer un jeune homme (entre 12 et 18 ans) et une jeune fille pour s’entretuer dans une arène moderne. Quel crève-cœur pour les familles ! Quel spectacle alléchant pour les voyeurs télévisuels ! Notre héroïne y va et elle doit survivre ; la galère…

L’auteure affirme s’être inspirée du mythe de Thésée et du Minotaure. Périodiquement, Athènes devait envoyer sept jeunes filles en Crète pour y être sacrifiées au Minotaure dans son labyrinthe, car Athènes avait déplu aux Crétois qui entendaient leur rappeler de rester cois.

On a reproché à Collins d’avoir plagié Battle Royale, voire The running man. La bonne blague ! Le thème du gladiateur qui défend sa peau dans l’arène est… antique et n’appartient à personne.

L’intrigue générale est donc classique. Ce qui fait la force du roman, outre l’intrigue secondaire de type romance un peu cousue de fil blanc mais quand même assez attendrissante, c’est la façon dont la partition est mise en musique.

Le roman est écrit à la première personne. L’avantage, c’est qu’on s’identifie plus fort au personnage principal. L’inconvénient, c’est qu’on n’a droit qu’à ses monologues intérieurs à elle. Heureusement, qu’elles sont riches, ses pensées à notre héroïne ! Elle nous fait part de ses sentiments très régulièrement, ce qui l’humanise et la rend présente, vivante, réelle. Pas de fioriture de style ni de digressions. On ne lira pas de métaphores flamboyantes ou autres effets de style, ni de pensées profondes voire philosophiques. Non ! Efficacité, sobriété, intensité, précision rythment le récit haletant sans temps mort ou presque. Enfin, si, on s’attarde sur ses robes, car il faut mettre en avant sa féminité qu’on pourrait oublier dans le feu de l’action sanglante. Il s’agit-là de gommer le tempérament très masculin de notre héroïne : agressive, énergique, violente même : un vrai petit homme… On s’appesantit aussi sur les menus des repas : comme elle vient d’une région très pauvre où on connait la faim, elle se préoccupe beaucoup de nourriture. Dès qu’elle peut, elle se goinfre, de peur de manquer.

La psychologie des personnages est très bien rendue. On ne sombre jamais dans la mièvrerie. On déplorera juste un peu de manichéisme : il y a les bons, les méchants, et les cons-cons moutons. Mais en fait c’est la faute du système. C’est lui qui corrompt la bonne nature de l’être humain, n’est-ce pas…

  

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mercredi 16 janvier 2013

Critique de : Suzanne et les ringards, par Jean-Bernard Pouy


Jean-Bernard Pouy fait partie des maîtres du néo-polar, dont ce très court roman paru en 1985 constitue un classique. 35 000 mots seulement environ, le texte se situe en fait entre la nouvelle et le roman. Les anglophones utilisent le terme novella.

Elle, racontée à la troisième personne, est une actrice, une star, même. Elle se retrouve en cavale, en galère et en chagrin : son amour de producteur vient d’être assassiné et elle craint pour sa vie.

Lui, narrateur à la première personne, se révèle un anarchiste gauchiste très violent. Un marginal, rejeté à cause de la tache de naissance qui le défigure et en raison de son passé trouble de taulard. Il constitue le service d’ordre d’un groupe de rock en tournée en France. Une groupie nommée Suzanne se fait assassiner. La police, comme souvent, n’est bonne à rien, mais alors à un point caricatural. Donc notre costaud révolté, qui en pinçait pour la jeune Suzanne, enquête auprès de la petite troupe pour dénicher le coupable.

Elle et lui, leurs chemins vont se croiser. Ça va faire des étincelles.

L’intrigue est faible : j’ai deviné l’identité de l’assassin 80 pages avant la fin. Fâcheux pour un polar, même néo. L’intérêt du livre réside ailleurs : les monologues intérieurs et le style brillant créent une ambiance prenante et invitent à la réflexion. Le genre se situe donc plutôt vers le rayon de la littérature générale.

Conclusion : si vous cherchez une intrigue à suspense, passez votre chemin. Si vous aimez les romans bien écrits, psychologiques, avec un zeste de philosophie, alors foncez !

 


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mercredi 26 décembre 2012

SAS, de Gérard de Villiers : les raisons du succès


SAS ou la quintessence du roman de gare. À la belle époque, dans les années 70-80, il s’en vendait selon la légende 200 000 exemplaires par épisode, quatre épisodes par an. Seul San-Antonio faisait mieux.

SAS, Son Altesse Sérénissime, le prince Malko Linge est une barbouze autrichienne hors cadre de la CIA. Ses missions chics et chocs mêlent action violente, espionnage, géopolitique basique et érotisme programmé.

Qu’est-ce qui faisait le succès de la série, souvent imitée, jamais égalée ? Une réussite en apparence étrange dans la mesure où chaque épisode est formaté à l’identique.

Le style ? « Insignifiant, insignifiant… » trancherait Céline qui qualifiait ainsi celui de Montherlant. D’autant qu’il est régulièrement grevé par un sponsoring grotesque. Malko consulte sa montre de telle marque, les magnétoscopes utilisés par tous les personnages sont de telle marque, etc. J’imagine l’auteur en train de compter le nombre d’apparitions du mot de chaque marque prévu par son contrat. Là où c’est carrément ridicule, c’est quand, dans une suite ultra-huppée, il se sert un whisky de la marque sponsorisée qui s’avère vraiment bas de gamme. Boit-on du gros rouge chez un grand caviste ?

L’érotisme mécanico-torride ? Il confine au pastiche. Toutes les femmes que Malko croise sont jeunes, très belles et terriblement sensuelles, sans enfant, prennent la pilule et n’ont jamais leurs règles. Surtout, elles ont curieusement toutes envie de lui même si elles sont en couple. Un seul regard de ses yeux or, et elles se mettent en position. Une forme d’épidémie de nymphomanie sélective.

L’analyse géopolitique ? L’auteur colle à l’actualité, très bien. En apparence il nous dévoile des informations cachées au grand public. En fait, il s’agit juste de points de vue classiques et paranoïaques, genre l’impérialisme soviétique pendant les années 80, alors que les pauvres gars se débattaient pour éviter la faillite, un peu comme la France des années 2010, finalement…

L’exotisme et la précision documentaire ? Chaque épisode se déroule dans un pays différent (jamais la France à ma connaissance). Ce dépaysement contribue au succès, d’autant que Gérard de Villiers parvient bien à faire ressortir une certaine ambiance de la ville dans laquelle l’action a lieu. Pour mieux immerger le lecteur, il cite souvent les rues par lesquelles les personnages cheminent. Sympa au début, mais finalement vite lourdingue : on se fiche que Malko emprunte Baboon Street, très encombrée puis bifurque à droite sur Dream Avenue, et là le trafic devient plus fluide…

Alors quoi ? Eh bien l’essentiel des ingrédients qui font un bon roman sont présents. La psychologie des personnages tient la route et Gérard de Villiers réussit souvent à éviter le manichéisme. Surtout, le plus important dans un roman comme dirait Stephen King, c’est l’histoire. Or l’intrigue est bien menée : suspense, rebondissements, enquêtes d’espionnage… Et puis, la série offre un plus indéniable : on n’est jamais sûr du happy-end. Parfois, SAS foire complètement sa mission et ça, c’est réaliste !



  

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mardi 18 décembre 2012

Critique : Mémoire en cage, de Thierry Jonquet


Date de parution : 1982
Genre : Néo-polar

Thierry Jonquet fut un des grands romanciers du mouvement néo-polar français, dont le chef de file était Jean-Patrick Manchette. Mémoire en cage est son premier roman publié.

Ce court roman nerveux se passe dans le secteur médical, un monde que connait bien l’auteur pour y avoir travaillé. L’histoire est bien menée, prenante et très sordide : tous les personnages ou presque sont des salopards répugnants. L’histoire est effroyablement glauque, à réserver aux adultes endurcis.

Le procédé narratif est original : certaines scènes sont écrites à la troisième personne tandis que d’autres sont racontées par les personnages. Il y a donc de nombreux narrateurs, technique artificielle mais prenante.

Le style de l’auteur est à l’image du procédé narratif : percutant et assez original.

Exemple, l’inspecteur de police veut poser une question indiscrète à Isabelle :

Isabelle a eu un geste bref et impérieux de la main pour signifier peu importe, posez, posez, nous verrons ensuite.

J’aime bien cette mise en scène parlante d’un simple geste que le narrateur interprète comme une réplique entière.

L’histoire ? Dans un centre de soins, une ado gravement handicapée physiquement voue une haine farouche à l’un des médecins. Elle se fait passer pour débile mentale alors qu’elle a toute sa tête. Que mijote-t-elle ? Et ce jeune stagiaire obsédé sexuel, qu’est-ce qui le tourmente ? Le docteur n’a pas l’air net non plus. Personne n’est net, d’ailleurs. Il y a des cadavres dans les placards et leur odeur est immonde. Préparez-vous à gerber…

En conclusion, Mémoire en cage est un court roman punchy et aussi noir que l’âme humaine peut l’être.

 

 
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mardi 27 novembre 2012

Critique : Le grand Môme, d’A.D.G


A.D.G fut, avec Manchette, le chef de file du renouveau du roman noir à la française dans les années 1970 et 1980. Ce courant littéraire est parfois appelé néo-polar. Il est aujourd’hui éteint avec la mort de ses meilleurs porte-parole : Manchette, Jonquet et… A.D.G.

Le grand Môme, paru en 1977 fut adapté à l’écran par Jacques Ertaud en 1985.

Le titre est un hommage ou en tout cas un clin d’œil à l’homonyme de l’auteur, dont le vrai nom est Alain Fournier.

Le personnage principal se fait appeler Machin, car son patronyme officiel est imprononçable. Journaliste alcoolique chargé des sports dans le canard local, le cœur sur la main, il sévit à Blois, petite ville française de province où il se ne passe rien. D’habitude.

Des racketteurs font irruption dans les établissements que notre brave type d’alcoolique hante. Il fréquente le patron d’un bordel clandestin, victime du racket. Quand celui-ci fait intervenir des tueurs de la pègre, Machin tente de retrouver le premier les racketteurs, sans en parler à la police (sinon il n’y aurait pas d’histoire). Il héberge par ailleurs un homme mystérieux qui le fascine au plus haut : on dirait bien le descendant du Grand Meaulnes revenu sur Terre, dont on ne connait pas les motivations. En fait, on ne sait rien de ce garçon, sauf qu’il sait se battre comme un para et qu’il attire les sympathies les plus chaleureuses. Il prend aussi sous son aile une belle jeune femme homicide.

À Blois, Machin journaliste connait tout le monde, forcément, entre son métier et sa passion éthylique. Alors, il tente d’éteindre les flammes. Comme il se révèle très maladroit, et il faut le dire, très con (car les péripéties sont souvent à la limite de la dérision, à prendre au second degré), notre antihéros ne fait que mettre de l’huile sur le feu qui va en consumer plus d’un.

La force du roman réside dans son style unique, truculent, savoureux et vraiment drôle. Les comparaisons et métaphores à hurler de rire, les calembours si bons qu’on croirait des fautes de frappe, les audaces syntaxiques et sémantiques croustillantes, les néologismes savoureux. Le mélange de mots argotiques et soutenus tient du prodige.

A.D.G, virtuose du style, le top du top du roman noir / néo-polar à la française.
 


 
 
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mercredi 31 octobre 2012

Critique littéraire de : Le petit bleu de la côte Ouest par J.P Manchette


Date de parution : 1976 
Genre : Néo-polar

 Jean Patrick Manchette fut le pionnier français du genre néo-polar dans les années 70. En plus d’écrivain, il exerça une foule de métiers connexes. À la fin de sa vie, il souffrait d’agoraphobie et ne pouvait quasiment plus sortir de chez lui. C’est cette forme de trouble mental plutôt handicapante qui m’a inspiré le personnage de La Mangaka française.

C’est quoi le genre néo-polar ? Selon Wikipédia : « L'ambiance du néo-polar est souvent violente et macabre : il dénonce la société contemporaine, les scandales politiques, affectionne le monde des marginaux et des exclus. Son terrain de prédilection est la ville et plus spécialement l'univers glauque des banlieues, il n'y a pas nécessairement d'enquête, mais la mort y est présente sous une forme souvent dure, œuvre de psychopathes et de tueurs en séries effrayants. »

Le style Manchette déconcerte de prime abord avec ses répétitions et ses tournures bizarres qui ressemblent à des fautes de syntaxe, mais sont, bien sûr, voulues. Des néologismes syntaxiques, en quelque sorte. Au début, ça fait décrocher de l’histoire. Puis on s’habitue et on s’aperçoit que son style ne manque pas de… style. Il a une façon de décrire systématiquement les fringues des personnages qui souvent n’apporte rien (comme de préciser la musique qu’ils écoutent), mais parfois le narrateur en déduit quelque chose sur le caractère du personnage, et alors c’est bon. Manchette aime aussi décrire les faits et gestes prodigieusement anodins des persos, sûrement pour les humaniser et apporter une touche de réalisme : genre, j’y étais, voilà exactement comme ça s’est passé, tous ces détails, je ne peux pas les avoir inventés…

L’intrigue ? Pas réaliste comme toutes les fictions genre thriller et apparenté. Ce n’est pas ce qu’on lui demande. Un cadre rangé conduit un blessé à l’hôpital. Alors sa vie bascule : deux tueurs tentent de le supprimer. Il ne sait pas pourquoi, le pauvre bougre. Ça chauffe, il se sauve ; ainsi débute son errance sanglante.

Durant ses pérégrinations, le personnage principal s’interroge sur sa vie. En effet, au lieu d’aller à la police, il a tout plaqué : femme, enfants, boulot… Que souhaite-t-il faire de sa vie ? Et que peut-il ?

Globalement, ce court roman a un style unique, des personnages attachants, une intrigue bondissante. C’est du bon. Du très bon. Il est considéré comme le meilleur roman de Manchette, avec La position du tireur couché.

 

 

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mardi 2 octobre 2012

Critique : Pacifico, de Comte Kerkadek


Pacifico est le premier roman du Comte Kerkadek publié au format numérique par les dynamiques Éditions de Londres.

L’histoire loufoque est une suite de péripéties rocambolesques et surréalistes qui, en comparaison, catapulte les pieds nickelés dans la catégorie des œuvres d’introspection psychologique. Deux jeunes Français exilés aux États-Unis (car la recherche d’emploi en Royaume de France se situait à mi-chemin entre la flûte de Pan station Glacière et la mendicité) travaillent dans une chaine de fast-food. Or il vient à leurs oreilles que le fondateur de cette chaine, un nain qui a disparu du jour au lendemain, détiendrait un manuscrit ésotérique qui explique le sens de la vie.

Pacifico est un roman drôlement noir, c’est-à-dire bourré d’humour (noir) et en même temps empreint d’un pessimisme nihiliste (le pire est à crainte quant au sens de la vie), certes réaliste mais dévorant. Pour paraphraser un chanteur, l’auteur joue de la dérision comme d’un fusil de précision, voire parfois d’un lance-flamme qui ne grille pas que les poulets du fast-food.

Voici une très juste description de la France, pays d’origine du Comte, qui illustre le sens de la métaphore de l’auteur :

Notre République aux institutions trop grandes pour son corps, trop étriquées pour son âme, une sorte de pays médiocre passé au régime Weight Watchers de l’Histoire mais sans un sou vaillant pour refaire sa garde-robe oubliée sur des cintres comme des libertés à des crocs de boucher.

L’Amérique, terre d’aventure de nos antihéros, n’est pas en reste :

La bouffe américaine était à l’image de sa classe moyenne : copieuse, gueularde et sans imagination. Elle était égalitaire, économique, une bouffe rapide et efficace, sans préambules. Une bouffe pornographique.

Le récit fleure bon les idées libertaires :

Le dossard socialiste, c’était la meilleure invention de la bourgeoisie pour ne rien changer à une société figée.

— Tous perpétuent la même oppression, dit Léo, Bakounine appelle cela « la fiction liberticide du bien public représenté par l’État », Hölderlin parle du pêché qui consiste à faire de l’État une école des mœurs, et déplore que l’homme ait fait de l’État un enfer, à vouloir en faire son paradis.

Mais comme disait Céline, les idées, c’est pas le plus important. On en trouve des tonnes dans l’Encyclopédie. Ce qui compte, c’est le style. Or notre aristocrate fait preuve dans ce domaine d’une facilité qui tutoie la virtuosité. Il passe avec fluidité de l’élan lyrique à la description poétique puis enchaine par une logorrhée contrôlée. Contrôlée, car contrairement au jeune Spiderman qui découvre ses balbutiants superpouvoirs, notre noble superhéros de la plume acerbe sait tisser la toile capable de retenir le lecteur. Exemple :

On croisa des individus d’un autre âge, enfants couverts de brûlures, cherchant l’éther dans des sacs, putains décharnées, clochards analphabètes, des paquets de nerfs et de sang bercés par une bise tuberculeuse, tourbillonnant dans un abysse noir à la rencontre des monstres oubliés de la création, des créatures macrocéphales au sang ammoniaqué, ramenés à la vie par des cauchemars nuit de poudre blanche.

On se régale à la lecture de cette œuvre originale, burlesque et mélancolique à la fois, sublimée par un style éblouissant.

Allez, je ne résiste pas à une petite dernière :

J’ai connu une fille qui était si courte sur pattes qu’elle faisait les pompiers sur une échelle.

 

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