lundi 5 décembre 2011

Nouvelle courte : Le crooner, sa muse.

            Tous mes amis disent que j’ai un talent fou. Effectivement, mon physique, mon oreille musicale, ma voix de crooner m’ont acquis une notoriété locale. Mon entourage prétend que je vaux mieux, que j’ai le Don. Mais ma mère me tempère : « Ne te brûle pas les ailes, tu es si jeune et si fragile ». Moi, je veux percer, car qui n’avance pas, recule !

            Ce qui manque à un chanteur de mon envergure, c’est un texte poétique, une romance à déchirer le coeur ! Alors, je tente de composer le chant d’amour ultime, celui qui sublimera le désir physique cru.

            Mais j’ai du mal à trouver l’inspiration. Mon texte n’avance plus. Je suis même obligé de me battre avec le papier pour que les mots ne reculent pas. Biffer, c’est reculer. « Qui n’avance pas, recule », un aphorisme obsédant et angoissant, finalement. Ah l’angoisse ! Elle me dévore ! Ô maman, toi qui, dans ta sagesse, me conseillais d’accepter mon sort, je vais te faire de la peine : je veux devenir célèbre ou me consumer. Les deux peut-être.

            Je prie, j’implore ma muse, la tête sur l’oreiller, les yeux clos mais l’âme censée être ouverte. Ouverte sur les mots. Les mots qui font avancer les textes. C’est ma prière.

Enfin, je m’endors. Un rêve mystique me visite, fruit de ma prière nocturne. La déesse de l’inspiration m’apparaît ! Une magnifique jeune femme nue, la poitrine énorme. C’est parce que je n’ai pas connu l’amour depuis longtemps, obsédé que je suis par l’écriture qui ne veut pas avancer, qui me résiste plus que la femme la plus inaccessible et pourtant la plus désirable.

— Ô muse, console-moi ! imploré-je.

— Une muse ne console pas, répond-elle, elle inspire.

— Tu m’inspires le désir.

— Le désir ?

— Le désir de toi.

— Tu as déjà un toit. Ce qu’il te manque, c’est l’inspiration.

— Du désir, insisté-je.

Elle fronce ses sourcils divins.

— Ne sois pas obtus. C’est pour cela que l’inspiration créatrice te boude. Et cesse de me tutoyer, impertinent garnement !

— Que dois-je faire, maîtresse ? demandé-je, suspendu à ses lèvres pulpeuses et sages, douloureux oxymoron.

— Hum ! Tu peux m’appeler maîtresse, mais attention au double sens du mot ! Tu dois transcender ton désir charnel pour l’élever, pour produire un texte puissant.

— Mais aussi, maîtresse ! Quelle idée de m’apparaître nue ! Vous tentez mes bas instincts.

— Insolent ! Crois-tu dicter à ta muse son apparence ! Une muse ne se commande pas. Elle s’offre.

— Oh ! C’est mon plus cher désir !

Dépitée, elle secoue sa divine tête et fait la moue.

— Vous faites la moue, maîtresse ? demandé-je du ton le plus innocent possible.

— Il récidive sans vergogne ! Crois-tu que ta muse va t’inspirer si tu uses de sous-entendus graveleux ?

— Ah ! Je regrette maîtresse, vos seins m’empêchent d’élever mon âme.

— Ferme les yeux et apaise les tensions qui t’habitent.

— Ô maîtresse, voyons, ne vous y mettez pas vous aussi ! Je rentre en moi, mais je vous vois avec le cœur.

— C’est un tout petit peu mieux.

— Votre beauté est si captivante qu’elle excite tous mes sens malgré moi.

— Peut mieux faire…

— L’amour que j’ai pour vous est au-delà de l’eros grec, il tutoie la philia, l’amour inconditionnel. Votre simple présence suffit à mon contentement.

— Cette fois, tu t’élèves trop. La philia ne parle pas au commun des mortels. Tu dois écrire une chanson qui plaira à tous.

— Inspirez-moi, alors !

— Ce n’est pas facile…

— Alors, pardonnez ma franchise, mais pourquoi êtes-vous venue ?

— Pardi ! Je diagnostique ton problème et il n’est pas mince. Il est sordide. Tu dois combattre le feu par le feu.

— Quel feu ?

— Le feu de l’amour. Tu dois l’éteindre par une passion amoureuse : aime et chante ton amour !

— Oh oui ! Je me consume d’amour pour vous !

— Il recommence, l’impertinent obsédé ! Pas avec ta muse, nigaud ! Le prix à payer serait trop fort. Éteins l’incendie de l’amour vital avec une mortelle.

— L’ennui serait mortel après vous avoir connue, maîtresse.

— Encore ! La tentative de séduction par insistance ne fonctionne qu’aves les mortelles. Et encore. Je viens de te dire qu’il n’est pas question, pour ton bien, de me connaître bibliquement.

— Si vous assouvissez ma passion prosaïque pour vous, je satisferai votre goût poétique en composant, et surtout en interprétant une ode à l’amour comme aucun mortel moderne ne…

Son rire délicieux quoique moqueur interrompt ma tirade.

— Pauvre mortel ! Ta pitoyable conversation ne laisse pas présager d’un don poétique, hélas.

Humilié, les larmes aux yeux, j’entends la voix de ma maman : « Mon garçon, tu es si fragile dans ta tête, reste auprès de moi… ». Puis, l’orgueil me submerge, le besoin de prouver ma valeur, de percer, d’accomplir mon destin. Maintenant ou jamais.

— C’est parce que je suis frustré de votre amour, maîtresse. Donnez-moi ma chance…

Seul son sourire ironique me répond. Alors, je ferme enfin les yeux pour me concentrer sur l’amour vrai et je chante :



Laisse-moi t'aimer toute une nuit
Laisse-moi toute une nuit
Faire avec toi le plus long le plus beau voyage



À son tour, pour la première fois, elle ferme les yeux. Dans un souffle, elle murmure :

— Ta voix, beau crooner mortel, est si envoûtante…

Je reste coi : parler après chanter me ferait retomber de mon piédestal. Les yeux mi-clos, comme en transe, elle reprend :

 — Mais une nuit seulement ? Transcende la médiocre concupiscence de l’instant…



Laisse-moi t'aimer toute ma vie
Laisse-moi, laisse-moi t'aimer
Faire avec toi le plus grand de tous les voyages



Elle soupire. Son doux visage devient mélancolique.

— Écoute Mike, tu possèdes la beauté, la voix et tu tiens ta première grande chanson, celle qui pourrait te rendre immortel auprès des mortels. Peu d’artistes sont autant bénis des dieux.

— Pourtant je végète… Et l’amour m’échappait, jusqu’à votre apparition.

— Je peux exaucer ton souhait de réussite. Mais tu devras payer un lourd tribut : ta vie sur Terre sera intense mais brève. Car le succès immense accentuera ta fragilité. Le cygne, après son chant, s’éteint. L’argent, l’amour des mortelles et toutes ces futilités qui passionnent les hommes ne trouveront plus grâce à tes yeux. Tu souffriras puis tu partiras en pleine gloire. Et alors, nous serons ensemble pour l’éternité, toi et moi.

— Qui n’avance pas, recule ! C’est mon plus cher souhait, de vous aimer pour l’éternité…

— Tu ne sais de quoi tu parles : l’éternité, c’est bien long. Mais qu’il en soit ainsi. Voici l’étincelle qui te manque : quitte ton petit pays. À bientôt, Mike, mon cygne d’amour.

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